Morale et religions à l’école ? Changeons de paradigme

Morale et religions à l'école ?Paru dans la collection Empreintes philosophiques, cet ouvrage rassemble les contributions d’une vingtaine d’auteurs. Elles proviennent d’allocutions prononcées à l’Université Libre de Bruxelles le 29 janvier 2014. Une poignée de semaines plus tôt, les attentats malheureux dans les locaux de Charlie Hebdo remettent une nouvelle fois en question la présence des cours confessionnels dans l’enseignement. Malgré la variété de leurs profils, les intervenants cherchent ici à démontrer l’archaïsme de ces leçons différenciées. Par une kyrielle de données, de constats juridiques et historiques et autres témoignages, ils militent pour leur abandon au profit d’alternatives moins communautaristes.

Une remise en contexte le rappelle d’emblée : on doit le modèle actuel au Pacte scolaire belge de 1959. Pour alimenter le débat, l’on bénéficie d’un tour d’horizon des innovations optées par la Norvège, les Pays-Bas ou encore le Québec, où l’on rencontre un cours d’ « éthique et de culture religieuse ». En Belgique, les auteurs érigent la présomption d’une appartenance convictionnelle, manifestée par l’inscription obligatoire à l’une des options confessionnelles ou en morale, en principal reproche. De surcroît, ce choix ne revient la plupart du temps pas à l’enfant, trop jeune pour trancher, mais à ses parents. Non-contente d’exprimer une « conception pilarisée du vivre-ensemble »[1], la segmentation enferme d’office l’élève dans une pensée dont il aura potentiellement du mal à se dissocier par la suite.

Chiffres à l’appui, Caroline Sägesser, du Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité, note que « seuls 50% des Belges se déclarent encore catholiques »[2]. Or, dans la plupart des autres pays où une diversification des cultes présents est venue changer la donne, les décisions ont déconfessionnalisé les cours plutôt que de les multiplier. Au-delà des casse-têtes horaires qu’elles représentent, ces leçons divergent par une inconfortable asymétrie. Là où le programme de « Morale » est validé par la Communauté française, les organes représentatifs des religions incarnent chacun l’interlocuteur des cours respectifs. Synchroniser les montres de tous ces acteurs relève du défi irréalisable. Cette lourdeur administrative entrave l’éventualité de thématiques abordées de concert. La création d’un cours commun paraît dictée par le bon sens pour les intervenants de l’ouvrage. Nombreuses propositions à ce sujet ont été formulées depuis les années 1990, mais aucune n’a abouti, pour l’instant.

Outre l’évidente cause du coût de la réforme, certains imputent cette stagnation à un blocage politique. « Les juristes […]ont pourtant fait leur part de travail pour lever des obstacles que l’on a cru longtemps insurmontables. […] Mais le soufflé est vite retombé », regrette Hugues Dumont[3], Docteur en droit de l’Université Catholique de Louvain. Pourtant, inclus comme un grand thème de société parmi d’autres au sein du programme, l’objet religieux pourrait être abordé plus sainement, « sans statut particulier [ni] frilosité »[4], souligne Anna Herla, Chargée de cours de l’Université de Liège. A fortiori, les spécialistes avancent plusieurs obstacles constitutionnels au maintien du régime actuel. Statut ambigu des professeurs, possibilité pour les élèves d’obtenir une dispense si les parents estiment le contenu du cours contraire à leurs convictions… Ces biais soulignent de plus belle la nécessité d’une évolution, la création de réformes.

À ce titre, plusieurs contributeurs avancent des propositions politiques concrètes. L’on mentionne dans ces pages parsemées de solutions, en fin de volume, des cours philosophiques au socle commun de valeurs, en cohérence avec le carrefour qu’incarne notre royaume. Étonnamment, l’on constate « qu’il existe en réalité un large champ pour le législateur en matière de révision des modalités et de l’organisation »[5] de ces leçons. Un exposé d’Hugues Dumont, Marc Uyttendaele et Christian Behrendt (de l’Université de Liège), professeurs de droit constitutionnel, le démontrait à la Commission de l’Education en mars 2013. Reste à s’assurer que la transition s’effectue en termes de compétences professionnelles, à esquiver toute précipitation. Sans que la méticulosité n’entrave la célérité pour autant. Comme le somme Jean Leclerq, directeur du recueil, il semble urgent d’agir après « tant d’énergie dissipée »[6].

Boris Krywicki

 

[1] José-Luis Wolfs et Nathalie Raes in Morale et religions à l’école ?, p.25

[2] Caroline Sägesser in op. cit., pp.36-37

[3] Hugues Dumont in op. cit., pp.134-135

[4] Anna Herla in op. cit., p.77

[5] Caroline Désir in op. cit., p.233

[6] Jean Leclercq in Morale et religions à l’école ?, p.56

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